En une quinzaine d’années de travail dans le domaine langagier, j’ai vu la rédaction épicène gagner du terrain, puis s’imposer dans de nombreux milieux. J’aimerais revenir ici, sous forme de questions-réponses, sur quelques points qui ressortent de mes échanges avec mes clientes et clients soucieux de produire des documents plus inclusifs1.
1. Est-il possible de rédiger un texte à la fois épicène et fluide? 🦢
Pour produire un texte épicène qui se lit fluidement, il faut savoir faire preuve de créativité et de souplesse, car les solutions toutes faites ne fonctionnent pas toujours.
La répétition systématique de doublets complets peut vite devenir lassante, notamment lorsque la distinction entre le masculin et le féminin ne s’entend pas à l’oral (ex. : « les élues et élus »). En revanche, le recours aux termes non genrés ne permet pas toujours de rendre compte de toutes les nuances que l’on souhaite transmettre. Par exemple, on peut perdre des informations importantes si l’on remplace systématiquement « les travailleurs », « les salariés » ou « les employés » par « le personnel » dans un document de ressources humaines.
La solution? Varier les procédés avec doigté, de manière à conserver le sens du texte sans sacrifier sa lisibilité. Si les outils d’intelligence artificielle peuvent être utiles pour fournir des pistes de reformulations à ceux et celles qui sont déjà à l’aise avec la rédaction épicène, une lecture experte par une personne qui est en mesure de prendre en considération le texte et son contexte s’impose à des fins d’assurance de la qualité.
2. Doit-on obligatoirement recourir aux doublets abrégés en rédaction épicène? 👥
Les doublets abrégés ne sont pas une fatalité en rédaction épicène. D’ailleurs, l’Office québécois de la langue française (OQLF), qui est favorable à la rédaction épicène, recommande de limiter le recours aux doublets abrégés aux contextes où l’espace est restreint (tableaux, formulaires, etc.). Dans les autres situations, l’Office préconise d’utiliser les doublets complets et de faire appel aux autres techniques de rédaction épicène.
Néanmoins, certaines personnes et organisations font le choix d’adopter les doublets abrégés dans leurs productions écrites, que ce soit dans le but d’obtenir des textes plus courts ou de mieux mettre en relief la présence des variantes féminines.
Lorsqu’un client ou une cliente m’indique souhaiter recourir aux doublets abrégés tout en étant au fait des autres options, mon principal travail est de vérifier la cohérence de l’utilisation des solutions retenues, du début à la fin du texte, mais aussi de m’assurer que les mots sont correctement abrégés.
3. Quelles sont les meilleures pratiques pour l’utilisation des doublets abrégés? 👌
Selon le type de texte, l’organisation pour laquelle vous travaillez et le public que vous désirez joindre, il peut être utile de savoir que l’OQLF continue de recommander le recours aux parenthèses pour la formation des doublets abrégés, jugeant cette solution plus lisible et accessible. Celle-ci est toutefois critiquée par de nombreuses personnes, qui considèrent qu’elle revient à traiter le féminin comme une simple option, subordonnée au masculin. Personnellement, je leur conseille, lorsqu’elles ne sont pas tenues de respecter la recommandation de l’OQLF, de recourir aux points médians, qui ont l’avantage de ne pas pouvoir être confondus avec d’autres signes de ponctuation.
Dans mon travail de traductrice et de réviseure linguistique, mon grand principe est de m’adapter aux façons de faire de mes clientes et clients lorsqu’ils choisissent de déroger à la norme en toute connaissance de cause. Car l’idée, au bout du compte, c’est de transmettre un message avec lequel on est à l’aise, tant sur le plan de la forme que sur celui du contenu.
Vu la multitude de possibilités, une bonne pratique pour la rédaction des doublets abrégés est d’utiliser le même système du début à la fin d’un document, tant pour le choix du procédé que pour la formation du pluriel et le mode d’abréviation. On évitera ainsi d’alterner entre le point médian et les parenthèses, et on décidera dès le départ si l’on isole la marque du pluriel de celle du féminin, comme le recommande l’OQLF (ex. : « les professeur(e)s »), ou si on l’intègre au doublet abrégé, comme le recommande plutôt le Portail linguistique du Canada (ex. : « les professeur·es »). De même, dans un document où l’on a choisi d’écrire la terminaison complète « chercheur·euse », on écrira aussi « travailleur·euse », et non « travailleur·se ». La lecture en sera plus agréable!
Un projet de rédaction épicène?
N’hésitez pas à me contacter pour en discuter.
- Je précise qu’il est question dans cet article de rédaction épicène, et non de rédaction inclusive au sens strict. Celle-ci fera éventuellement l’objet d’un autre billet de blogue. ↩︎
